11th
L’âge de raison, Sartre
- Et pour madame ? demanda le garçon.
Ivich lui sourit, elle aimait qu’on l’appelât madame : puis elle se tourna vers Mathieu d’un air incertain :
- Prenez un pippermint, dit Mathieu, vous aimez ça.
- J’aime ça ? dit-elle amusée. Alors je veux bien. Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle quand le garçon fut parti.
- C’est de la menthe verte.
- Cette chose verte et visqueuse que j’ai bu l’autre fois? Oh ! Je n’en veux pas, ça poisse la bouche. Je me laisse toujours faire mais je ne devrais pas vous écouter, nous n’avons pas les mêmes goûts.
- Vous aviez dit que vous aimiez ça, dit Mathieu contrarié.
- Oui, mais après j’ai réfléchi, je me suis rappelé le goût. - Elle frissonna. - Je n’en boirai plus jamais.
- Garçon ! cria Mathieu.
- Non,non laissez, il va l’apporter, c’est joli à regarder. Je n’y toucherais pas, voilà tout ; je n’ai pas soif.
——
- Ce sont des chats, dit Daniel brièvement.
Il descendit du tabouret, jeta 20 francs sur la table et reprit le panier. En le soulevant, il découvrit sur le sol une toute petite goutte rouge : c’était du sang. “Qu’est-ce qu’ils peuvent fabriquer là-dedans”, pensa Daniel avec angoisse. Mais il n’avait pas envie de soulever le couvercle. Pour l’instant il n’y avait dans le cageot qu’une peur massive et indifférenciée ; s’il ouvrait, cette peur allait redevenir ses chats et ça, Daniel n’aurait pas pu le supporter.
——
- Un whisky, dit Mathieu.
Il eut soudain horreur des économies et de cette maigre liasse qui trainait dans son portefeuille. Il rappela le maître d’hôtel.
- Attendez. Je préfère du champagne.
Il reprit la carte. Le Mumm coûtait 300 francs.
- Vous en prendrez bien, dit-il à Ivich.
- Non. Oui, dit-elle à la réflexion. C’est préférable.
- Donnez-nous un Mumm, cordon rouge.
- Je suis content de boire du champagne, dit Boris parce que je n’aime pas ça. Il faut s’habituer.
- Vous êtes gonflants, tous les deux, dit Mathieu, vous buvez toujours des trucs que vous n’aimez pas.
——
“Peut-être qu’on ne peut pas faire autrement : peut-être qu’il faut choisir : n’être rien ou jouer ce qu’on est. Ca serait terrible, se dit-il, on serait truqués par nature. “
——
- Tu as suivi ton chemin, dit Brunet. Tu es fils de bourgeois, tu ne pouvais pas venir à nous comme ça, il a fallu que tu te libères. À présent c’est fait, tu es libre. Mais à quoi ça sert-il, la liberté, si ce n’est pour s’engager ? Tu as mis trente-cinq ans à te nettoyer et le résultat c’est du vide. Tu es un drôle de corps, tu sais, poursuivit-il avec un sourire amical. Tu vis en l’air, tu as tranché tes attaches bourgeoises, tu n’as aucun lien avec le prolétariat, tu flottes, tu es un abstrait, un absent. Ca ne doit pas être drôle tous les jours.
- Non, dit Mathieu, ce n’est pas drôle tous les jours.
Il s’approcha de Brunet et le secoua par les épaules : il l’aimait très fort.
- Sacré vieux racoleur, lui dit-il, sacrée putain. Ca me fait plaisir que tu me dises tout ça.
Brunet lui sourit distraitemnt : il suivait son idée. Il dit :
- Tu as renoncé à tout pour être libre. Fais un pas de plus, renonce à ta liberté elle-même, et tout te sera rendu.
—-
- Naturellement, ce sera un petit whisky bien tassé, affirma le barman.
- Non, dit sèchement Daniel.
“Qu’ils aillent se faire foutre avec leur manie de cataloguer les gens comme si c’était des parapluies ou des machines à coudre. Je ne suis pas… on n’est jamais rien. Mais ils vous définissent en un tournemain. Celui-ci donne de bons pourboires, celui-là à toujours le mot pour rire, moi, j’aime les petites whiskies bien tassés. “
- Un gin-fizz, dit Daniel.
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Mathieu regarda sa montre : “dix heures quarante, elle est en retard”. Il n’aimait pas qu’elle fût en retard, il avait toujours peur qu’elle ne se fût laissé mourir Elle oubliait tout, elle se fuyait, elle s’oubliait d’une minute à l’autre, elle oubliait de manger, elle oubliait de dormir. Un jour elle oublierait de respirer et ce serait fini.
——
Ivich regardait à ses pieds d’un air fermé.
- Il doit m’arriver quelque chose.
- Je sais, dit Mathieu, votre ligne de vie est brisée. Mais vous m’avez dit que vous n’y croyiez pas vraiment.
- Non, je n’y crois pas vraiment… Et puis il y a aussi que je ne peux pas imaginer mon avenir. Il est barré.
Elle se tut et Mathieu la regarda en silence. Sans avenir… Tout à coup il eut un mauvais goût dans la bouche et il sut qu’il tenait à Ivich de toutes ses forces. C’était vrai qu’elle n’avait pas d’avenir : Ivich à trente ans, Ivich à quarante ans, ça n’avait pas de sens. Il pensa : “Elle n’est pas viable.”